ZAÏRE - La transition enrayée


ZAÏRE - La transition enrayée
ZAÏRE - La transition enrayée

Zaïre

Le maréchal Mobutu Sese Seko, chef de l’État depuis novembre 1965, a annoncé le 24 avril 1990 un véritable changement de régime au Zaïre. Plus de cinq années n’ont toutefois pas suffi pour assurer la réalisation effective de ce changement: un processus de transition a été amorcé dès 1990, mais son déroulement n’a cessé d’être entravé par de graves incidents et par les conflits de légitimité qui l’ont émaillé.

L’annonce du changement

Le Zaïre est toujours confronté aux problèmes du sous-développement et du surendettement alors que les changements entraînés par la chute des régimes communistes ont profondément modifié les rapports de forces sur le plan international. Aussi le régime en place ne peut-il continuer à faire valoir la position stratégique du pays comme il l’avait fait au cours de la guerre froide.

En février 1990, la Banque mondiale fait connaître son intention de réduire son programme de prêts au Zaïre tant que celui-ci n’aura pas mis en œuvre une réorganisation de son économie et un assainissement de ses finances. Lors de sa visite de mars 1990, le secrétaire d’État américain James Baker multiplie les conseils en matière de réforme économique, de démocratisation et de respect effectif des droits de l’homme. C’est dans ce contexte que le président zaïrois, après une tournée des villes de l’intérieur et après de nombreuses consultations, annonce le 24 avril 1990 un véritable changement de régime, comportant notamment le passage au multipartisme et l’établissement d’une nouvelle Constitution dans un délai d’un an. Mobutu décide aussi d’abandonner la présidence du Mouvement populaire pour la révolution (M.P.R.), le parti unique au pouvoir.

L’instrument du scénario de transition – à l’image de ce qui s’était produit dès la fin de 1989 au Bénin et comme on l’observe alors dans d’autres pays d’Afrique centrale et occidentale (Gabon, Mali, Niger, Congo, Tchad) – est une Conférence nationale. De façon très significative, c’est Mgr Monsengwo, archevêque de Kisangani, qui est appelé à sa présidence. On songe au rôle similaire joué par Mgr de Souza au Bénin, par Mgr Mvé au Gabon et par Mgr Kombo au Congo.

Dès le mois de mai, des événements graves hypothèquent toutefois le déroulement du processus de démocratisation. Selon certaines sources, de véritables massacres d’étudiants se déroulent au cours de la nuit du 11 au 12 mai sur le campus universitaire de Lubumbashi, au Shaba (ex-Katanga). L’évaluation des événements donnera lieu à controverses, jusqu’à l’envoi sur place, un an plus tard, d’un rapporteur spécial de la Commission des droits de l’homme des Nations unies.

Les événements de Lubumbashi ont pour effet de suspendre la reprise de la coopération belge, prévue par l’accord signé à Kinshasa le 26 mars. L’isolement du Zaïre ne cesse d’ailleurs de s’aggraver sur le plan international tout au long de l’année 1990: en juin, les États-Unis décident de suspendre leur aide militaire; en décembre, le Canada est le premier État à contester le choix du Zaïre comme pays hôte du sommet de la francophonie prévu pour l’automne de 1991.

La Conférence nationale souveraine

La Conférence nationale s’ouvre le 7 août 1991, mais elle est rapidement suspendue. Le 23 septembre, des troubles éclatent à Kinshasa. Des soldats, mécontents des retards dans le paiement de leur solde, se livrent au pillage d’entrepôts. En deux jours, on dénombre cent dix-sept victimes, selon un bilan officiel. Le 24, la Belgique et la France décident l’envoi de troupes chargées de protéger – et d’évacuer si nécessaire – les membres de la communauté étrangère.

L’opposition exige alors la reprise des travaux de la Conférence nationale et la désignation d’un de ses membres comme Premier ministre. Les contacts sont rétablis entre le président Mobutu et l’opposition grâce notamment à l’intervention de la France, préoccupée d’une réelle démocratisation du régime.

En septembre, un des dirigeants de l’opposition, Étienne Tshisekedi, est chargé de former un gouvernement d’union nationale. La mission aboutit le 14 octobre, après bien des difficultés, à la formation d’un gouvernement de crise dans lequel les partisans du président conservent des postes clés: Affaires étrangères, Défense, Plan, Mines. Le 21, le Premier ministre Tshisekedi est révoqué par ordonnance présidentielle; une nouvelle période de troubles s’ouvre; le 23, un nouveau Premier ministre, Mungul Diaka, est nommé. Le 25, la Belgique et la France décident le retrait de leurs troupes; si leur intervention de septembre avait d’abord été interprétée par l’opposition comme un soutien indirect au président, leur départ est présenté comme un désaveu face aux lenteurs du processus de démocratisation. Aussi l’opposition réunie au sein de l’Union sacrée se prononce-t-elle en faveur du maintien d’une présence militaire étrangère au moment où Mungul Diaka forme son gouvernement, auquel elle oppose un gouvernement bis .

Il faut alors une médiation sénégalaise pour aboutir à la signature d’une déclaration commune, le 22 octobre, par l’opposition et par l’ancienne majorité présidentielle regroupée dans les Forces démocratiques unies. La nomination comme Premier ministre, le 25, d’un des dirigeants de l’opposition, Nguza Karl I Bond, aboutit, le 28, à la formation d’un gouvernement dit de consensus, sans représentation toutefois de la tendance radicale de l’opposition.

Des incidents graves se produisent à nouveau à Kinshasa en janvier et février 1992: manifestation de protestation contre la suspension de la Conférence nationale le 21 janvier (sa répression fait une dizaine de morts); occupation des locaux de la radio par des militaires, aussitôt chassés par d’autres le 23 janvier; manifestation non violente des chrétiens pour la réouverture de la Conférence nationale le 16 février (sa répression fait une trentaine de morts).

La Conférence nationale reprend enfin ses travaux le 6 avril, se proclame “souveraine” le 17 et adopte le 30 juillet le “compromis politique de la transition”. Tout en maintenant le maréchal Mobutu à la tête de l’État et de l’armée jusqu’à l’élection présidentielle à organiser, la Conférence nationale souveraine élit, le 15 août, Étienne Tshisekedi Premier ministre et le charge de mettre en œuvre la transition. Mobutu adhère au compromis en acceptant le 17 août la démission du gouvernement de Nguza Karl I Bond et en investissant Étienne Tshisekedi de ses fonctions le 19. Dans le nouveau gouvernement, formé le 30 août, l’opposition détient la moitié des postes (dont les portefeuilles clés des Affaires étrangères et de la Défense).

La situation reste troublée dans plusieurs régions: des affrontements interethniques ont lieu dans le Shaba en septembre, des émeutes se déroulent dans plusieurs villes de l’Est en décembre.

Le Haut Conseil de la République

Le 1er décembre, le président Mobutu révoque le Premier ministre. Le 6 décembre, la Conférence nationale clôture ses travaux et désigne les membres du Haut Conseil de la République. C’est ce dernier qui engage le 15 janvier 1993 une procédure de destitution du président Mobutu devant la Cour suprême. À la fin de janvier, de nouveaux troubles ont lieu à Kinshasa, au cours desquels l’ambassadeur de France, Philippe Bernard, est tué. Des militaires français interviennent, les militaires belges restant stationnés à Brazzaville. Plus de mille étrangers sont évacués vers le Congo.

En mars, le président Mobutu, après avoir réuni un “conclave politique” pour résoudre la crise des institutions de la transition, nomme Faustin Birindwa Premier ministre et annonce la convocation de l’Assemblée nationale, qui avait été suspendue pendant la période de transition, l’intention étant de lui soumettre un projet de Constitution. Le Haut Conseil de la République rappelle alors que les décisions prises en dehors des règles qui régissent la période de transition sont dépourvues de toute valeur.

Face au conflit de légitimité persistant, la France, la Belgique et les États-Unis décident, en avril 1993, de saisir les Nations unies de la problématique de la crise politique zaïroise. En août 1993, le président Mobutu est, avec Slobodan Miloševi が et Saddam Hussein, un des trois chefs d’État dont la présence n’est pas souhaitée à Bruxelles lors des funérailles du roi Baudouin.

La conclusion d’un accord politique est annoncée le 14 janvier 1994 entre les partisans du président et certains des partis réunis au sein de l’Union sacrée d’opposition radicale. Dans un message à la nation, le président annonce la démission du gouvernement Birindwa et la dissolution du Parlement et du Haut Conseil de la République en vue de leur regroupement dans une assemblée commune, le Haut Conseil de la République-Parlement de transition (H.C.R.-P.T.).

Le H.C.R.-P.T.

L’une des plus anciennes formations de l’opposition, l’Union pour la démocratie et le progrès social (U.D.P.S.), dont la création remonte à 1982, ne signe toutefois pas l’accord, tandis qu’Étienne Tshisekedi dénonce ce qu’il appelle le “coup d’État constitutionnel” du président. Le 19 janvier est une journée “ville morte” à Kinshasa à l’appel de l’U.D.P.S.

Le H.R.C.-P.T. se réunit pour la première fois le 23 janvier sous la présidence de Mgr Monsengwo. Le 14 juin, il élit Premier ministre Léon Kengo Wa Dondo, candidat de l’opposition modérée à ce poste, qu’il a déjà occupé. Étienne Tshisekedi juge l’élection illégale et continue à se présenter comme le seul détenteur d’une véritable légitimité.

Le président Mobutu sort de son isolement diplomatique à la faveur de la crise rwandaise, quand il autorise l’armée française à installer en territoire zaïrois les bases arrière de l’opération Turquoise. Autre signe de cette évolution: le chef de l’État participe en novembre 1994 au sommet franco-africain de Biarritz.

Un acte constitutionnel adopté le 9 avril 1994 avait prévu l’organisation, le 9 juillet 1995, d’élections présidentielle et législatives. Mais à la date fixée, le H.C.R.-P.T. a décidé de prolonger la période de transition jusqu’à la mi-1997. Ainsi se prolonge également, selon toute probabilité, la configuration d’affrontement tripolaire entre la Mouvance présidentielle, l’opposition radicale (Tshisekedi) et l’opposition modérée (Kengo Wa Dondo). Le président Mobutu a cependant retrouvé une certaine représentativité sur le plan international, ainsi qu’en témoigne sa présence au sommet de la francophonie, à Cotonou, en décembre 1995.

À la fin de 1995, le gouvernement belge a décidé, tout en considérant que les conditions n’étaient pas réunies pour reprendre la coopération directe d’État à État, de renforcer la coopération bilatérale indirecte avec le Zaïre en autorisant à nouveau les activités des organisations non gouvernementales cofinancées par l’État et en prévoyant la réalisation par les universités belges de projets en commun avec les universités zaïroises axés sur les besoins de la population locale. En même temps, le gouvernement belge a chargé son ministre des Affaires étrangères de lui faire régulièrement rapport sur la mise en œuvre des principes de la période de transition: respect des droits de l’homme, démocratisation (et particulièrement organisation des élections prévues), contrôle des dépenses de sécurité, fonctionnement régulier de l’administration, redressement économique et financier.

Le respect de ces principes – et particulièrement la tenue d’élections – conditionne la reprise des aides extérieures au Zaïre. Aussi le président Mobutu paraît-il décidé à relever le défi d’élections, en escomptant tirer profit des tensions entre l’opposition radicale et l’opposition modérée.

Il n’en reste pas moins que l’observation faite par André Fontaine à propos de l’Afrique s’applique aussi largement au Zaïre: “D’une manière générale, à de rares exceptions près [...], le continent sort de la décolonisation et de la guerre froide comme un naufragé. Un naufragé au secours duquel le reste de l’humanité met de moins en moins d’empressement à se porter” (Après eux, le déluge. De Kaboul à Sarajevo, 1979-1995 ).

Encyclopédie Universelle. 2012.